Sébastien Martin - PDG de l'ETAC (Algérie)


 

Bonjour Mr Martin et merci de nous accueillir dans vos locaux à Alger. Pouvez-vous nous présenter l’entreprise ETAC, créée en 2014 ?

- Aujourd’hui, l’ETAC est une entreprise de 735 salariés avec un prévisionnel de 800 salariés pour 2023 puisque nous allons intégrer une nouvelle installation dans la ville d’Oran. Nous sommes l’exploitant de toutes les remontées mécaniques en Algérie et nous réalisons aussi tous les travaux de grandes inspections, ainsi que la supervision et gestion de projets. Notre chiffre d’affaires évolue, en fonction des années, entre 2 et 3 milliards de Dinars ALG (soit entre 150 et 200 millions d’€uros).


Quelles sont vos différentes activités ? Faites-vous des constructions et de la maintenance de remontées mécaniques ?

- L’ETAC, dans ses statuts, a plusieurs missions en plus de celle d’être un exploitant. L’entreprise gère la maintenance en interne. Cela signifie que nous préférons être autonome et ne pas faire intervenir de sous-traitants, comme on peut le voir sur le marché français. Donc, à l’ETAC on se doit d’avoir la capacité de réaliser toutes les opérations de grandes visites (balanciers, véhicules, etc.). Ainsi, nous sommes autonomes dans les opérations de maintenance de nos appareils, à l’exception de gros levages très particulier autour des tensions comme les contrepoids de téléphérique ou le déroulage de câble clos. Dans ces cas-là, nous allons faire appel à des compétences extérieures, typiquement la Comag ou celle du constructeur, pour nous assister dans l’opération mais toujours avec une partie de notre personnel participant.

De plus, toujours dans nos statuts, nous avons une mission d’études. C’est à dire que notre maître d’ouvrage dédié, l’EMA, nous demande d’intervenir sur des études d’avant-projets, sur des estimations ou des analyses de pertinence de futurs projets.
Le dernier volet de nos activités, c’est la formation aux différents métiers d’exploitant. La volonté de l’ETAC est de développer cette compétence et de maximiser l’emploi en Algérie. Ainsi, nous avons établi un centre de formation qui permet, vu la croissance du nombre d’équipements en Algérie, d’amener une jeune population qui est intéressée par le métier à se former directement sur le territoire algérien. Petit à petit, la mission de formation est devenue très importante au sein de l’ETAC. Notre centre de formation, ici à Alger, est parmi les plus beaux centres de formations des métiers du câble en terme de niveau d’organisation, de compétences et d’outils.


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Concernant la formation, est-ce que l’ETAC a vocation à accueillir et former aux métiers du câble des personnels étrangers, notamment des pays africains où ce type d’équipement est en plein développement (Projets dans le Maghreb, à Madagascar, etc.) ?

- C’est le souhait que nous avons de devenir un centre de formation international. Cela sera une nouvelle orientation. Nous l’avons déjà proposé dès 2021 à nos partenaires algériens. Je pense qu’ils seraient fiers de cette évolution. Pour l’instant, nous avons eu plusieurs tentatives, mais la crise du Covid-19 nous a rendu prudent sur l’ouvert de ce type de formation à des experts étrangers. Nous avons réfléchi à deux options : faire venir des personnels en Algérie afin d’utiliser notre centre de formation - ce qui est à notre avis une excellente solution -, ou se projeter dans les pays qui nous sollicitent pour proposer des formations de conduite d’appareils et des formations dédiés à l’exploitation d’une remontée mécanique. Par exemple, nous avons développé une compétence très spécifique, grâce à une équipe de formateurs qualifiés, sur tous les types de sauvetage et de travail en hauteur.


En 2022, combien d’installations l’ETAC gère en exploitation ?

- L’ETAC gère actuellement 10 installations qui ont tous des rôles urbains ou péri-urbains de transport public avec parfois une orientation touristique. Elles disposent d’une tarification accessible au plus grand nombre. Certains de ces transports ont une utilisation mixte transport public et touristique comme à Blida, qui est un appareil de sept kilomètres de long avec une gare intermédiaire. À l’origine, cette installation permettait de désenclaver un village d’altitude. Elle est maintenant fortement fréquentée les week-ends par un public touristique en provenance principalement d’Alger. Les visiteurs grâce à notre installation se rendent dans un village d’altitude où l’on trouve de la neige l’hiver et un climat frais l’été. Ce type d’appareil est touristique, mais nous ne sommes pas dans la même approche que les équipements purement touristiques que l’on trouve ailleurs dans le monde.


Quelle est le niveau de fréquentation des appareils urbains exploités par l’ETAC ?

- Tizi Ouzou est l’appareil le plus significatif de nos installations en mode urbain. Il est significatif dans son intégration à la cité car l’appareil est interconnecté avec les autres modes de transports régionaux (gare ferroviaire, et gare routière). La fréquentation de cette installation à l’année dépasse les deux millions de passagers. Globalement, l’appareil de Tizi accueille un flux régulier de 20 000 passagers par jour. C’est vraiment un outil de transport qui se rapproche de celui de Medellín (Colombie) à savoir un outil de transport public favorisant l’intermodalité.


Les chantiers des remontées mécaniques en Algérie s’étalent sur plusieurs années ce qui peut paraître long vue d’Europe. Est-ce que vous pouvez expliquer les raisons de cette particularité ?

- Il y a beaucoup de raisons à ce constat. Il y a parfois des raisons exogènes à l’Algérie qui peuvent être une situation économique particulière, comme on vient de vivre ces derniers temps avec la crise du Covid qui a perturbée notamment les importations. Plus globalement, si on regarde le temps de cycle complet de construction, on peut avoir deux approches différentes. Il y a l’approche de certains pays qui vont travailler sur le projet et avoir une procédure qui va veiller d’avoir l’ensemble des autorisations et documents administratifs validés avant de démarrer la construction des équipements et le chantier.

L’Algérie a pris une autre optique qui est que lorsque la décision est prise, il y a le démarrage du contrat et du projet. De ce fait, les autorisations d’expropriations, les autorisations administratives variées vont se réaliser dans le temps du chantier. C’est ce qui fait que l’on a cette impression que le projet s’éternise. Le chantier démarre, le matériel est livré, et malheureusement il se peut que ce matériel reste stocké 2 ou 3 ans, car il y a un blocage quelque part qui empêche de lancer une seconde phase.
Ensuite, il y a eu un autre facteur plus récent, à savoir que l’Algérie a été en crise économique depuis 2014/2015. Ainsi, sur certains projets, la crise a ralenti les paiements, ce qui a ralenti de fait les opérations. Mais je crois que le facteur le plus déterminant, ce qui peut être plus aisé dans d’autres pays, et qui est compliqué en Algérie c’est la capacité à pouvoir prendre possession de l’ensemble des terrains nécessaires pour pouvoir construire une installation dès le début du chantier.


À Constantine ou à Tlemcen, certaines remontées mécaniques (télécabines) urbaines semblent avoir eu des durées d’exploitation assez courtes. Y-a-t-il des raisons qui expliquent les difficultés rencontrées car il paraît anormal que huit ans après une ouverture une installation de ce type s’arrête ?

- Ce sont des choses un peu complexes, qui sont d’ailleurs l’une des raisons de la création de l’ETAC. C’est à dire qu’au moment de ces projets et constructions, il y a eu des installations qui ont été construites mais qui n’ont pas été suffisamment financées pour l’exploitation. Pourquoi ? Car, à l’époque, ces infrastructures étaient décentralisées. L’État investissait dans une installation et ensuite l’administrative locale avait la charge de l’exploitation. La problématique est que la collectivité locale n’était pas toujours suffisamment dimensionnée sur le plan budgétaire, ni suffisamment soutenu pour pouvoir se former et apprendre très vite à gérer ce type d’installation au quotidien. Notamment tous les aspects maintenance, concernant les composants, les pièces de rechanges, et ainsi pouvoir entretenir la machine.

Donc, dans les faits, ces machines se sont usées à rapidement. Le constat que nous avons fait est qu’à 22 500 heures (Constantine a été poussée jusqu’à 30 000 heures), il fallait déjà arrêter ces appareils pour effectuer une grande visite d’entretien. Ensuite, nous avons estimé, au vue des opérations de maintenance conséquentes à réaliser sur ces télécabines 15 places à doubles pinces, qu’il était préférable et moins coûteux d’effectuer une transformation complète des appareils avec un remplacement des machineries, des véhicules et des mécaniques de gares.


Quels sont les projets de remontées mécaniques à T+10 ans pour l’ETAC, aussi bien dans des équipements neufs que dans la rénovation d’appareils existants ?

- Si on se projette un petit peu je pense que l’on va reprendre les nombreux projets qui étaient bien avancés jusqu’en 2015. Ce sont des projets identifiés qui ont été stoppés en raison de la crise économique. Aujourd’hui, ces projets sont toujours pertinents comme celui de Béjaïa qui est une ville côtière, dans le même état d’esprit qu’Oran, très fréquentée l’été. Ici, il y a un intérêt important de construite une installation péri-urbaine permettant de déposer les visiteurs sur un point d’intérêt de la ville. D’autres projets sont en train de naître, avec une orientation qui dépasse l’urbain.

L’Algérie sort actuellement de sa crise économique et se porte de mieux en mieux. Il y a une population qui a des besoins de sorties et de loisirs. L’effet de la crise Covid est que les gens voyagent moins à l’étranger, donc il y a un intérêt certain à développer plus nos sites nationaux. Ainsi, des espaces de montagnes commencent à être identifiés. C’est le cas par exemple de Tikdja en Kabylie, qui était déjà très connu dès les années 1970 où des premiers appareils avaient été construits. Il ne s’agit pas nécessairement de la vision européenne d’appareil de neige, mais plutôt d’un tourisme de montagne estival et d’inter-saison car la zone est très fréquentée aujourd’hui. L’objectif est de créer un ascenseur valléen en récupérant les visiteurs en fond de vallée pour pouvoir les amener sur le sommet et ainsi éviter une route très sinueuse et très encombrée. En fait, le programme de 2014 était très urbain. Le programme qui se discute aujourd’hui avec les autorités concerne plutôt des « ambitions » en se disant qu’il y a des besoins et des opportunités, et en se demandant comment nous allons faire pour les traiter. Puis, il y a des projets d’aménagements assez classiques afin de répondre à des problèmes de congestion du trafic automobile comme dans l’agglomération d’Alger où il y a plusieurs besoins avec différentes solutions possibles. Le tout est de leur donner vie.


Pour conclure l’entretien, connaissez-vous le site Remontées-mécaniques.net ? Si oui, comment l’utilisez-vous dans le cadre de votre activité professionnelle ?

- Je dirais que je parcours le site Remontées-mécaniques.net plus en tant que passionné. Au sein de l’ETAC, on connaît très bien notre parc. Dans la pratique, c’est la partie « photos » qui est la plus intéressante notamment lorsque l’on cherche une information ou un exemple. Cela permet également de regarder un peut tout ce qui se discute, quels sont les sujets, les intérêts car il y a beaucoup de choses pertinentes dans ces discussions de passionnés.


Sébastien Martin, merci pour cet entretien.
Entretien réalisé le 17 novembre 2022 à Alger.

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Dernière révision le 08/12/2022 - 07:44